Ce qu’on a perdu avec la fausse démocratisation de la photo numérique

Tout le monde croit que la photo est devenue accessible à tous. Et si c’était justement ça, le problème ?

« Est-ce qu’on a perdu quelque chose d’important quand la photographie s’est démocratisée ? »

C’est la question qu’a posée l’autrice d’un texte sur Substack, début septembre 2025. J’y ai répondu rapidement avant de ressentir le besoin d’aller plus loin. Cette réflexion me touche de près, car elle rejoint ce que j’observe depuis mes débuts en photographie, il y a quelques décennies.

Comment le numérique a changé la photographie sans la libérer

La photographie a pris une nouvelle dimension avec l’arrivée du numérique au début des années 90 (le Kodak DCS sur base Nikon F3 date de 1991), mais elle ne s’était pas encore véritablement démocratisée à l’époque.

Pour les photographes, une fois le matériel acheté, le coût du déclenchement était nul. Mais le matériel coûtait très cher (le Nikon D1 est sorti à 34 000 FF en 1999, soit plus de 6 fois le SMIC de l’époque).

Par Ashley Pomeroy — Travail personnel, CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=15521657
Par Ashley Pomeroy — Travail personnel, CC BY 3.0

Au fil des années et avec la baisse des prix, professionnels et amateurs ont gagné en liberté et en performances, dans un rythme toujours plus rapide favorisant le partage immédiat.

Cette liberté s’est toutefois accompagnée d’un paradoxe : plus la technologie est devenue performante, plus elle est devenue complexe. Beaucoup de photographes, quel que soit leur niveau, n’exploitent qu’une infime partie des capacités de leur appareil photo. La « photo numérique » reste encore une pratique de passionnés et professionnels, ne touchant que très peu le grand public.

Désormais, avec la prédominance des appareils photo hybrides, la situation est encore pire : la plupart des centaines de fonctions et d’entrées de menu sont ignorées par les photographes, amateurs comme professionnels (et je fais de même).

Quand le smartphone a remplacé l’appareil photo

La vraie démocratisation est arrivée avec les smartphones (Samsung en 2000, iPhone en 2007). Tandis que les photographes les rejetaient, le grand public, lui, les adoptait. Cette adoption a transformé la pratique photographique du grand public : il ne s’agissait plus de faire des photos mais de créer des souvenirs aisément partageables.

Mac Val - Musée d'Art Contemporain du Val-de-Marne - vernissage de l'exposition Le Genre Idéal - mars 2025 - Vitry sur Seine - photo (C) JC DICHANT
Mac Val – Musée d’Art Contemporain du Val-de-Marne – vernissage de l’exposition Le Genre Idéal – mars 2025 – Vitry sur Seine – photo (C) JC DICHANT

Les smartphones ont apporté la facilité là où les appareils photo numériques restaient obstinément complexes. Le grand public l’a bien compris : avec un smartphone, plus besoin d’apprendre, tout est intégré et pensé pour supprimer la difficulté, quitte à sacrifier la qualité d’image avec les premières générations de mobiles. Ce n’est plus le cas désormais (une des photos de ce billet est faite au smartphone, cherchez laquelle).

Pourquoi les réseaux sociaux ont tué la lenteur du regard

Les réseaux sociaux ont changé la donne lorsqu’ils se sont généralisés (Facebook, 2004 – Instagram, 2010) et ont mis en avant leurs applications mobiles. Autant il était (et reste) complexe de partager une photo faite avec un appareil photo pour la plupart des amateurs, autant il devenait simple de le faire avec un smartphone connecté.

Pour le grand public, aucune image n’a besoin d’être traitée ou tirée. Seul le partage immédiat d’images, auxquelles on applique éventuellement un filtre moche créatif, compte. C’est le propre des réseaux sociaux et des messageries instantanées.

Pour ces utilisateurs, ce n’est plus la photographie qui prime, mais la diffusion. L’image est jetable, vite oubliée, parfois même non sauvegardée (stories Instagram, messages WhatsApp). L’intérêt pour ce que montre la photo se perd au profit de la vitesse à laquelle il est possible de la partager. Et je ne parle pas de la vidéo.

En quelques années, la photographie est passée d’un art du regard à un réflexe social, accéléré par la logique des plateformes.

Ce que la diffusion massive a fait disparaître

L’accessibilité de la prise de vue numérique n’a pas créé plus de photographes. Elle a surtout produit plus d’images. Les chiffres sont vertigineux, mais ils disent une chose : la masse a remplacé l’intention.

Selon les estimations de Photutorial, plus de 2 000 milliards de photos sont désormais prises chaque année dans le monde.

Lorsque la photographie s’est démocratisée, on a bien perdu.

On a perdu en intention, en temps long propice à l’expression personnelle, et en profondeur de regard. On a perdu en tirages aussi, qui matérialisaient l’image et lui donnaient une existence durable.

Surtout, on a perdu en maîtrise. Car si l’outil « appareil photo » existe toujours, si les techniques restent accessibles, la facilité offerte par les smartphones a rendu l’effort moins nécessaire.

La liberté technique est immense, mais la maîtrise nécessaire pour l’exploiter n’a pas suivi. On croit avoir gagné en liberté, comme on croit être maître de ses choix et de ses gestes. Mais en réalité, sans apprentissage ni temps long, beaucoup se retrouvent à subir l’outil plutôt qu’à le dominer.

Le retour à l’argentique : résistance ou nostalgie ?

Le regain d’intérêt pour l’argentique et la photo instantanée (Instax, Lomographie) mérite qu’on s’y attarde. Il illustre un phénomène de fond : une partie des photographes (surtout parmi les plus jeunes) cherchent à retrouver la lenteur, la matérialité et la contrainte perdue.

Nikon F vu de face
Nikon F – photo (C) JCDichant

Ces pratiques réintroduisent une contrainte : choisir sa pellicule, attendre le résultat, tenir enfin un tirage entre ses mains. Il existe même certaines applications pour smartphones qui n’autorisent qu’à voir les photos après un certain délai (ex. 1 Hour Photo). Ces pratiques redonnent du poids à l’acte photographique et, paradoxalement, offrent plus de liberté réelle.

En conclusion

La photographie numérique a ouvert les vannes de la production d’images, mais elle a aussi fait disparaître une part essentielle de l’acte photographique : la conscience du geste et le plaisir d’apprendre.

Retrouver ce plaisir, c’est accepter que la photographie exige du temps et de la réflexion. C’est redonner du sens à chaque déclenchement, et faire en sorte que chaque image puisse compter vraiment. Photographier n’a jamais demandé autant de conscience, même si la photographie n’a jamais été aussi facile.

En résumé : la photographie n’a pas perdu sa puissance, mais notre rapport à elle s’est affaibli. Retrouver la lenteur et la conscience du geste, c’est redonner à la photo sa valeur première : témoigner du réel avec intention.

11 réflexions au sujet de “Ce qu’on a perdu avec la fausse démocratisation de la photo numérique”

  1. Bonjour jean Christophe
    Un très bon article qui rassure quand on est très sensible à la qualité et au fond de ce qu’on prend en photos.
    Mais rien de nouveau, c’est simplement un phénomène de masse qui aujourd’hui ne vise qu’à la quantité (avantage du smartphone) au détriment de la qualité. Prendre du nombre en photos (facile et peu onéreux) qui devient vite impossible à gérer car : difficulté à trier le bon du mauvais (tu nous en parles souvent); quelles photos garder quand on ramène 1000 souvent beaucoup plus de vacances? pas de temps suffisant pour ensuite toutes les regarder (vivre sa vie deux fois, voire plus, et je ne parle pas des vidéos bien plus longues en temps).
    Quant à la qualité peut on vraiment en parler quand on regarde les photos sur un smartphone à la va vite, le regard attiré par les couleurs fortes comme en cuisine par les épices exagérées sur un tout petit écran. Le même problème existe en musique ou l’on écoute des mp3 (piètre qualité) sur un appareil qui n’a aucune qualité sonore et qu’on passe à côté de la subtilité des gens qui l’ont créee.
    En conclusion je n’ai rien contre les smartphones ils ont leurs utilités. Mais surtout prenons le temps de créer, gouter, d’apprécier…

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  2. Bonjour Jean-Christophe,
    J’ai deux commentaires – très positifs !
    1/ par rapport à cette thématique « Ce qu’on a perdu avec la fausse démocratisation de la photo numérique ». Je ne peux que partager l’ensemble de votre point de vue, tout en complétant votre résumé : « la photographie n’a pas perdu sa puissance, mais notre rapport à elle s’est affaibli. Retrouver la lenteur et la conscience du geste, c’est redonner à la photo sa valeur première : témoigner du réel avec intention », dans lequel manque la notion de plaisir de photographier que vous avez évoqué juste avant. Je vous propose donc de compléter en disant « … Retrouver la lenteur, la conscience du geste et le plaisir de photographier…. »
    Cette notion de plaisir, je la complète en disant souvent que je m’amuse en photographiant, triant, retouchant et au final publiant des photographies. Je viens de finir une carrière dans la communication après avoir « dealé » avec les photographes et les photographies et maintenant je m’amuse encore plus, tout en souffrant des fois – le résultat n’est pas à la hauteur de l’attente suscitée au moment de la prise de vue – heureux comme un enfant quand cela est réussi, étonné des fois par des images que je ne pensais pas bonnes, etc. La vie quoi ! derrière un viseur.
    2/ votre apport de réflexion et d’avis dans vos lettres, publications et sur votre site sont les bienvenus, et suscite toujours en moi des réactions. Vous êtes un vrai atomiseur d’idées, continuez !
    Belle journée à vous et à ceux qui me lisent.
    Jean-Charles Chamois

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  3. En plein accord avec ton article Jean-Christophe.
    Je dois dire que pour moi le smartphone dés son apparition qui permettait de réaliser des photos (malgré sa faible résolution de quelques mégapixels) a de beaucoup amélioré ma vie. Enfin un aide-mémoire lors de la visite de magasins, qui remplaçais avantageusement mon papier et mon crayon. Je me suis fait rembarrer plusieurs fois par des vendeurs (pour espionnage selon eux!). Aujourd’hui la qualité photographique du smartphone permet dans bien des cas de se passer du bel appareil photo que nous aimons tant. Que de photos nous n’aurions pas réalisées si ne nous l’avions pas eu avec nous ! Souvent je réalise des photos de mon environnement avec le smartphone que je me promet de refaire avec un « vrai » appareil photos plus tard, ce qui n’arrive presque jamais !

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  4. Tout ça est bien écrit et très juste.
    J’ai la « chance » de faire de la photo (et de n’avoir possédé presque que des Nikon à part quelques Leica M et R) depuis plus de 40 ans, donc j’ai bien connu l’argentique, tant à la prise de vue qu’au labo, et essentiellement en n&b, bon apprentissage de la conception à l’image finie (observer, pour prendre sa photo à une époque où chaque déclenchement avait un coût était primordiale, le labo permettait de rajouter le petit plus qui en faisait une image unique et personnel), tout ça pour dire qu’avec le numérique et les smartphones, l’image n’a plus la même « valeur » et surtout pour la plupart du temps voire 80% du temps, l’image n’est regardée que sur des tel portables ou des PC portables, donc des petits écrans…
    Je pense donc que la qualité de l’image a aujourd’hui, peu d’intérêt, sauf bien sûr, les passionnés…
    J’entends par qualité d’image, non seulement l’aspect technique, mais aussi la construction et le message passé à travers l’image…

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  5. Bonjour Jean-Christophe,
    J’ai 67 ans. Je fais de la photo depuis mes 15 ans. La photo a toujours été une passion, un passe-temps, une récréation, un hobby, un espace de liberté, … et suis toujours resté un amateur et rien d’autre.
    Au début c’était un reflex Minolta SRT 101 avec un 50mm f/1.8 en 1973 puis Nikon F 401 en 1987 puis évolution au fil du temps pour en arriver à l’hybride Nikon Z6III.
    Depuis mon départ à la retraite, j’ai suivi un certain nombre de formations afin d’apprendre et/ou de comprendre les grands principes de la photo et aussi de me perfectionner.
    Je n’ai jamais pu me faire à la photo avec mon iPhone. J’ai même conservé une partie mes réflexes pris avec mes premiers boîtiers.
    Les AF actuels dopés à l’IA sont parfois d’une grande aide mais c’est loin de faire la photo. Le jour où cette IA remplacera le gars derrière le viseur, il n’y aura plus ni de boîtiers ni de photographes.
    Gilles

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  6. Bonjour
    Prendre des photos avec son téléphone ou un appareil photo aucune importance ce qui est dommageable c’est de ne pas faire tirer ses photos pour laisser des traces et des souvenirs qui disparaîtront sur les ordis
    Ton article est super

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    • Je partage ce point de vue, c’est un peu en substance la conséquence de la fin de mon commentaire…
      Des images qui ne sont finalement vues ou regardées que sur de petits écrans (portables ou smartphones)…

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  7. Mon premier appareil photo, c’était un Agfa Silette, il y a plus de 70 ans. C’était toujours du noir & blanc, mes premières photo, c’était à la mer de grosses vagues s’écrasant sur les rochers. Depuis, je me suis acheté plusieurs appareils, dont un Nikon F. J’utilisais toujours une pellicule Ilford de 400 Asa, ce qui me permettait de prendre des photos sans beaucoup de lumière, et le grain était acceptable.
    Je suis passé au numérique avec un Canon 300D, puis retour au Nikon avec un D5600. Mais je n’ai pas la même satisfaction ni le m^me plaisir qu’avec mon vieux Nikon F. Quant au Smartphone, ben oui, pour des photos « souvenirs ». Mais quand je regarde, vraiment c’est avec mon Reflex.. Ma plus grande satisfaction est d’avoir initié à la photo une amie américaine qui habite à Belgrade, avec un appareil Praktika, une marque est-allemande. Maintenant elle prend des photos superbes, prédilection N&B et photos de rue avec un Nikon, mais je ne sais plus lequel. Bon, c’était un peu d’histoire. Savoir VOIR, savoir REGARDER : c’est la beauté de la photo.,

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  8. Bonjour Jean-Christophe
    Je suis tout à fait d’accord avec toi et dans mon club photo notre animatrice nous apprenait à bien cadrer,trouver notre sujet ,la bonne exposition vérifier que les réglages étaient bons avant de déclencher.Je reconnais que ça me gonflait,mais elle avait raison et peu à peu sans m’en rendre compte je l’ai fait.Alors je rigole quand je vois tout ce monde prendre n’importe quoi et comment ce qui leur tombe sous l’oeil.Bien sûr j’utilise aussi mon smartphone pour saisir immédiatement l’insolite,prévoir ce que je photographierai avec mon Ricoh en choisissant bien mon sujet.La photo est vraiment un acte de conscience et surtout plaisir pour ensuite partager.J’avoue que ce n’est pas facile et je dois apprendre énormément pour aboutir.
    Belle journée à toi.
    Cordialement
    Dany

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  9. – Bonjour JC,
    Oui la photo a bien changé depuis l’argentique, personnellement je préfère le numérique beaucoup plus simple à traiter avec les logiciels disponibles , je me rappel toutes les nuits passer pour développer mes N/B mes Diapos Ektachrome et du Cibachrome (Ilfochrome). Oui maintenant c’est du passé, les nouveaux appareils numériques nous apportent de la souplesse avec toutes les fonctionnalités des menus (hors P), les objectifs toujours plus performants à la recherche du piquet, je ne reviendrai pas sur le passé on fait plus de photos.

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